L’Éveil de l’Indifférence : Kierkegaard et le Déclin des Passions

Dans un essai percutant, Chris Hedges dénonce les travers d’une société américaine en proie à une idiocratie naissante. Il évoque Kierkegaard, dont la dissertation sur le temps présent révèle une lucidité troublante : l’humanité s’enfonce dans un âge post-historique et post-religieux, antérieur même à la grande révolution industrielle. À l’époque danoise de Kierkegaard, il combat des forces comme les médias et l’Église protestante, tout en dénonçant une « paralysie de l’esprit humain ».

L’auteur souligne que cette époque se lasse rapidement de ses tentatives vaines avant de retomber dans la torpeur. L’éloignement du réel et de l’action est un thème partagé par des figures comme Goethe ou Chateaubriand, tandis que Fukuyama, dans son célèbre ouvrage, évoque la fin de l’histoire comme une période mécanique et bourgeoise. Taine, Tocqueville ou Nietzsche avaient également perçu cette transformation.

Kierkegaard dépeint un temps où la réflexion domine, mais sans passion. Les individus ne s’engagent plus par conviction, mais par calcul. Un suicide, selon lui, n’est pas motivé par le désespoir, mais par une sur-réflexion qui éteint l’âme. La génération de son époque, bien que brillante intellectuellement, manque d’élan. Les révolutions, autrefois sources de changement, deviennent des spectacles vides.

Un an avant 1848, Kierkegaard observe qu’aujourd’hui, les enthousiasmes sont éphémères et servent plus à masquer l’inertie qu’à susciter une réelle transformation. Il décrit un monde où la pensée remplace l’action, où le « sommeil de l’esprit » devient la norme. La loi de Jouvenel s’applique alors à la lettre : les révolutions mènent à une bureaucratie mondiale, à une centralisation du pouvoir qui se déguise en multilatéralisme.

L’auteur souligne aussi la montée d’un autoritarisme et d’une militarisation des sociétés, que Céline confirme dans son analyse de Semmelweiss. Les révolutions, autrefois sources de liberté, aboutissent à une époque où l’individu est submergé par les règles. Kierkegaard prévoit un âge de la publicité, où rien ne se passe vraiment mais tout semble actif. La révolte devient impensable dans un monde calculé.

Enfin, il s’inquiète du retrait de la religion, remplacée par une abstraction nommée « le public ». Cette masse anonyme, dépourvue d’identité propre, est l’architecte du nivellement général. Les médias y jouent un rôle clé en créant un fantasme collectif. Kierkegaard conclut que cette société, dans sa quête de sécurité et de rationalisation, oublie la passion, l’audace et l’individualité.

Le texte s’achève sur une réflexion sur le destin de l’homme blanc, libéré du fardeau de la personnalité, et sur la nécessité d’une vigilance face à cette dérive. L’auteur invite à redécouvrir les textes oubliés pour mieux comprendre les dangers de l’indifférence.